La mécanique était parfaite, le discours bien huilé. Comme un
symbole, l’annonce que l’on attendait depuis des
semaines avait été faite un vendredi 13 et elle résonnait encore
comme un coup de tonnerre. La note du pays avait été
dégradée.
Depuis, les politiques se succédaient aux antennes des radios
périphériques et y déversaient goutte à goutte les arguments
prémâchés, concoctés à l’avance à l’Elysée par les
visiteurs du soir. Le mot d’ordre était le suivant : TINA !
Décidément, Margaret avait tout compris avant tout le monde. Dès
les années 80, elle avait réussi à convaincre le plus grand nombre
que la marche forcée vers le libéralisme justifiait tous les
renoncements. 30 ans plus tard Il fallait absolument enfoncer le
clou. TINA : There Is No Alternative, comprenez « Il n’y a
pas d’autre solution ». Les phrases clés, celles qui marquent
les esprits, martelées heure par heure par les ministres, les
députés, les « experts », au garde à vous, le doigt sur la couture
du pantalon. Coûte que coûte il fallait convaincre expliquer, «
éduquer » le peuple. L’idée était simple, mais imparable.
Faire peur, culpabiliser, pour mobiliser et faire accepter comme
inéluctables, voire souhaitables les réformes.
Du grand art ! Une bonne partie de l’opinion elle-même était
prête à appeler à tous les « sacrifices ». Les braves gens étaient
souvent les premiers à dire que « nous vivions au dessus de nos
moyens depuis 30 ans », qu’il fallait « se retrousser les
manches », « faire des efforts » … Des sacrifices ! Le mot
était même prononcé de plus en plus souvent par les journalistes.
D’autres, à grand renfort de « spécialistes », « d’
économistes » (Toujours les mêmes) nous conviaient à des grands
messes télévisées pour faire de la « pédagogie », nous expliquer la
crise et instiller dans nos esprits apeurés l’idée sans
retour qu’ils nous fallait faire plus d’ efforts,
qu’on n’avait pas le choix… pire, que
c’était la survie de notre « modèle social » qui en
dépendait. La peur est mauvaise conseillère, et comment ne pas
croire celui qui se présente en uniforme de pompier lorsque votre
maison brule ? Une tactique à la fois géniale et perverse !! Vous
voulez sauvez votre maison ? Alors laissez-nous la détruire par
petits bouts ! Imparable… Ceux qui détruisaient notre modèle
de société pour s’en emparer étaient aussi ceux qui avaient
su se rendre crédibles et légitimes aux yeux des patients
agonisants que nous étions tous devenus. Bref, ils avaient enfilé
la blouse verte du chirurgien qui, la mine grave et déterminée,
vient nous annoncer que pour nous sauver la vie, il faut nous
couper la jambe… Amputer pour mieux sauver. Telle aurait pu
être la devise, le mot d’ordre général du libéralisme. Il y
avait bien ça et là quelques voix discordantes, des Economistes
Atterrés, des journalistes hors système, mais ces gens là ne
bénéficiaient que de l’attention d’une maigre
population de convertis, moqués par le plus grand nombre, traités
de naïfs, de doux rêveurs, et, insulte suprème, de communistes ! Et
c’en était fini du débat. Pourtant nous étions quelques-uns à
savoir qu’il faudrait désormais déployer beaucoup de courage,
de persuasion pour réveiller les opinions, écarquiller les
consciences. Le « système » fonctionnait ainsi dans la plus grande
indifférence.
L’argent, au centre de tout, n’était plus émis que pas
les banques, et les Etats s’étaient eux-mêmes interdits de
battre monnaie, se condamnant à des emprunts de plus en plus chers
sur des marchés financiers de plus en plus assoiffés de taux
d’intérêts. Les banquiers finançaient les campagnes
électorales de marionnettes et mettaient à leur disposition tous
les organes de presse et de propagande, journaux, radios, TV pour
qu’ils répètent en boucle les discours lénifiants qui
allaient les faire élire…pour servir ensuite les intérêts de
leurs généreux sponsors.
L’Etat était devenu ringard, impuissant à fournir des
solutions. Bientôt nous n’aurions plus le choix que de
l’abandonner totalement, pour confier aux banques et à leurs
filiales les « marchés orphelins» en toute légitimité… La
santé, la sécurité, l’éducation, la défense, peut être un
jour la justice ne devaient plus être un monopole d’Etat. Ils
devaient devenir des monopoles privés. Pour cela, il fallait «
tailler dans les dépenses », réduire l’accès au soin, les
possibilités d’arrêt maladie. Ne plus s’occuper des
malades condamnés, réduire les retraites, repousser l’âge de
départ au delà des 70 ans, cesser de rembourser les médicaments,
revenir sur les indemnités accordées aux chômeurs… Mais il
fallait le faire petit à petit, créer les conditions
d’acceptation en expliquant tous les jours qu’on
n’avait « pas le choix », qu’il fallait reconquérir le
triple A, regagner la « confiance des marchés », et faire plus
d’efforts, plus de sacrifices. Déjà un ministre venait de
remettre en question la cinquième semaine de congés payés. Des voix
venues du peuple lui-même assuraient qu’il avait
raison.
Ailleurs en Europe, Le Portugal sombrait, la Grèce
s’enfonçait dans les ténèbres, nous offrant l’image
réaliste et cruelle de ce qui nous attendait deux, trois ans plus
tard peut être … Mais il ne fallait pas en parler, ne rien
montrer à la télévision. Au contraire, il fallait « dire la vérité
aux gens », faire de la « pédagogie », encore et toujours. La
finance plaçait ses pions dans toute l’Europe, intronisant à
la tête des Etats de nouveaux spécialistes. En France, dans un
simulacre de démocratie, l’élection présidentielle
approchait.
Comme des millions d’autres, je venais de perdre mon emploi,
sans grand espoir d’en trouver un autre. J’espérais que
quelqu’un quelque part, ouvre les yeux …
Dom
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